Du tournant spatial aux SIG: l’espace en tant que prisme pour les humanités numériques

Dans une conférence devenue un classique, Des espaces autres, Michel Foucault esquissait les grandes lignes d’une généalogie topologique de l’espace. D’après le philosophe français, dans l’histoire de la pensée, les êtres humains ont conçu l’espace de trois manières principales : la localisation, l’étendue et l’emplacement. La localisation, caractéristique de l’Antiquité classique et du Moyen Âge, correspond à une vision de l’espace hautement hiérarchisé, où chaque substance trouve sa place selon son poids ontologique. La première révolution scientifique — donc déjà une question de technique —, fut la responsable de la crise de cette vision de l’espace. Selon Foucault, en fait, le « vrai scandale » de l’œuvre de Galilée fut « d’avoir constitué un espace infini, et infiniment ouvert ; de telle sorte que le lieu du Moyen Âge s’y trouvait en quelque sorte dissous. » Quelques décennies plus tard, Descartes posait les bases d’une véritable révolution épistémologique de la géométrie qui allait façonner puissamment la conception moderne de l’espace. L’espace contemporain, quant à lui, se caractérise en tant qu’emplacement, c’est-à-dire en tant qu’ensemble de relations de voisinage entre points ou éléments, relations qui « définissent des emplacements irréductibles les uns aux autres et absolument non superposables ». Moins que par des coordonnées mesurables, cet espace est structuré par les rapports entre les objets : il n’est pas un contenant homogène et vide à l’intérieur duquel des objets se disposeraient, il n’y a pas d’espace préalable à ses éléments.

En prenant comme point de départ la typologie bâtie par Foucault dans sa généalogie, je voudrais proposer une mise à jour de ces conceptions, en les adaptant au contexte contemporain, où notre idée d’espace se trouve profondément remaniée par le tournant spatial et par son pendant technique, ce que l’on pourrait nommer le tournant numérique : qu’est-ce qui se passe, dans l’espace, lorsque la géolocalisation prend la place de l’emplacement ? Du même coup, en considérant les changements survenu dans l’idée d’espace comme un prisme heuristique, je voudrais mettre en évidence les défis contemporains auxquels les humanités numériques font face et ainsi contribuer, un peu au moins, à les repenser. Je trouve, en effet, que l’espace et le numérique partagent plusieurs caractéristiques et qu’une analyse croisée l’un de l’autre peut éclaircir quelques questions centrales — ou du moins, nous aider à nous poser des meilleures questions. Par exemple, les humanités numériques font face à des problèmes qui touchent de près le domaine des études spatiales : notamment, l’opposition entre approches quantitatives ou qualitatives à l’espace ou encore, l’impact du développement d’outils numériques dans les sciences humaines. Il ne s’agit pas seulement que d’une question de problématiques communes : espace et numérique sont devenus tous les deux des phénomènes culturels transdisciplinaires qui recoupent des méthodologies et des questions provenant d’un très large éventail de domaines, les deux sont des changements culturels majeurs de notre époque contemporaine — nous parlons de tournant spatial tout comme nous parlons de tournant numérique, nous parlons d’humanités numériques ainsi que d’humanités spatiales.

Ainsi, dans ma présentation, j’analyserai brièvement, de survol, l’évolution de notre conception d’espace au cours des dernières décennies, du tournant spatial aux Systèmes d’Information Géographique ou SIG contemporains afin de problématiser la manière dont un concept somme toute relativement simple et consensuel — excepté pour la réflexion philosophique, ça va sans dire — acquiert une profondeur et une stratification nouvelles pendant les années 70 et 80 pour ensuite atteindre le degré de complexité qu’on lui reconnaît dans le monde contemporain. Aujourd’hui, en effet, que ce soit en adoptant des concepts-clés ou des méthodologies provenant pour la plupart d’études géographiques ou en mettant de l’avant les questions spatiales dans leurs propres domaines, le détour spatial est devenu une pratique courante pour les chercheurs qui souhaitent explorer nos cultures, pratiques et objets.

L’engouement contemporain pour l’espace dont font preuve les chercheurs, tous milieux confondus, remonte, grossièrement, aux années soixante-dix — l’avant-début du tournant spatial, ou le moment underground si l’on veut —, aux teintes francophones, et aux années quatre-vingt — mainstream, états-uniennes mais francophiles — c’est-à-dire au tournant spatial, changement culturel majeur du vingtième siècle qui rééquilibra la prédominance des réflexions et questionnements liés au temps.

Tous les chercheurs, numéricophiles ou numéricoclastes qu’ils soient, concordent sur le fait qu’autour des années soixante-dix l’espace est devenu un des sujets centraux dans la pensée occidentale. Mais si l’on observe de plus près ce que les chercheurs croient être l’impulsion fondamentale de ce tournant, on s’aperçoit qu’elle varie en fonction du domaine interrogé. Dans les études littéraires et philosophiques — mes domaines de formation et de recherche —, c’est avec les représentants de la vague post-structuraliste que l’on commence à parler d’une véritable centralité de l’espace, notamment grâce aux œuvres littéraires de Georges Perec, aux travaux de Gaston Bachelard et aux réflexions des philosophes Paul Virilio, Michel de Certeau, Michel Foucault et Henri Lefebvre. C’est surtout ce dernier qui aura l’impact le plus large et le plus important en dehors de la francophonie, dans les études spatiales bien entendu, alors que dans les milieux savants francophones ce seraient plutôt la réception des théories de Deleuze, de Foucault et de Certeau à donner le ton aux études spatiales. C’est en fait à travers la « découverte » des réflexions lefevbriennes et la confrontation avec celles-ci que le géographe américain Edward Soja développe sa théorie de l’espace postmoderne, théorie qui aura une forte influence sur le théoricien américain du postmodernisme — ou, étant donné que Suzanne est là aujourd’hui, le théoricien du postmodernisme américain. Que l’on privilégie la mythologie fondatrice du tournant spatial à l’américaine ou à la française, les deux points de vue sur la question partagent le même noyau central, à savoir que l’espace est (désormais) une question sociale, politique et théorico-critique et non plus, pour paraphraser Lefebvre lui-même, un concept vide, abstrait, purement mathématique.

La voie ouverte par Lefebvre et les autres penseurs français allait permettre aux vagues suivantes de chercheurs d’interroger de plus en plus en profondeur le processus de production de l’espace jusqu’à reconnaître la partie jouée dans celui-ci par des instances immatérielles et non mesurables comme l’imaginaire, l’espace vécu, les géographies affectives, etc. Cet intérêt porté à la composante non calculable de l’espace a contribué à creuser un écart, qui demeure important, entre l’approche quantitative et l’approche qualitative ; pour les chercheurs qui se revendiquent de cette dernière, en fait, c’est le « GIS qui lies at the heart of this so-called spatial turn » pour citer l’introduction à l’ouvrage collectif Spatial Humanities de David Bodenhamer, John Corrigan et Trevor Harris.

<La tension qui agite ces deux approches, tension qui était jadis celle entre les outils et les théories le bon vieux temps où les « vrais chercheurs » méprisaient les jouets technologiques des « nerds » et ceux qui ne codaient pas n’étaient pas de vrais humanistes numériques, se déplace et se recompose aujourd’hui suivant d’autres trajectoires. Par ailleurs, il faut reconnaître que dans les dernières années les membres des deux camps adverses ont su trouver une manière de dialoguer davantage, en partageant les objets de recherches, les méthodologies et les enjeux qui les motivaient. Ce n’est pas par hasard que les SIG, une technologie qui n’a surtout pas été conçue pour servir les humanités et qui par le moyen de la modélisation géométrique et mathématique voit la terre comme étant plate, comme le pire intégriste pro-Trump, ont petit à petit trouvé une place dans les sciences humaines, au point que l’on peut affirmer, encore avec Bodenhamer, Corrigan et Harris, que les « scholars are turning to GIS to provide new perspective on these and other topics that previously have been studied outside of an explicitly spatial framework ».

<p style= »text-align: justify; »Si les humanistes ont commencé à intégrer les questionnements dérivant des technologies et des outils qu’ils emploient — finalement, j’ajouterais, ne serait-ce que pour arrêter de se plaindre de l’invasion des dispositifs technologiques —, il est également vrai que les technophiles sont de plus en plus concernés par des enjeux sociaux et culturels au sens large. C’est ainsi que de plus en plus de praticiens, très souvent des artistes qui travaillent avec les technologies liées à l’espace comme les SIG ou le GPS, mettent en question non seulement les principes techniques régissant les technologies, mais aussi, et c’est notamment le cas du courant du Critical GIS, les visions du monde que chaque technologie apporte — il faut bien rappeler que la plupart de ces technologies est propriétaire et très cher : une licence annuelle pour le logiciel ARCGis coûte environ trente-cinq mille dollars.

C’est autour de cet ordre de questions, sociopolitique, que je voudrais me concentrer dans la deuxième partie de ma communication. Le géographe français Michel Lussault, dans son ouvrage L’Homme spatial. La construction sociale de l’espace humain, propose une méthode d’analyse des phénomènes sociétaux, politiques et culturels qu’il appelle « détour par l’espace ». Afin de comprendre n’importe quel phénomène, dit le géographe lyonnais, une bonne pratique est celle de disséquer les spatialités et les espaces qui participent au phénomène, qui l’engendrent et qui en sont modifiés par ce phénomène même. En effet, le détour par l’espace, fondamental pour penser la société contemporaine, demeure central pour le numérique aussi. Comme relevé par Boris Beaude : « [l]e vocabulaire associé à Internet est remarquablement spatial, tant il est empreint d’une connotation qui se réfère presque systématiquement à l’espace. Il est question de sites, d’adresses, de navigateurs, de firewall, de surf, de cyberespace et plus généralement d’espace virtuel ». Notre appréhension d’Internet — mais nous dirons du numérique en général — relève donc d’un imaginaire intimement spatial. Plus que d’une simple manière de se donner un langage capable de décrire le numérique, cette métaphorisation en démontre le caractère intrinsèquement spatial. Suivant les indications des cognitivistes Lakoff, Turner et Johnson, les métaphores spatiales sont des véritables schémas d’interprétation du monde, Kristin Veel, dans son article « The Irreducibility of Space: Labyrinth, Cyberspace, Cities », explique que notre conscience conçoit tout ce qui se passe en tant qu’histoires spatiales, saisies en corrélation avec l’expérience de notre corps. À travers ce que l’on pourrait appeler les images-schémas, il est possible d’appréhender des objets non spatiaux par le biais de modes d’expressions spatiaux.

Selon cette perspective, le mot « cyberespace », inventé par l’écrivain William Gibson, nous permet de relier un objet que nous maîtrisons assez bien, l’espace physique, et un objet plus nouveau, un espace structuré autour de l’information, les zéros et les uns. Dans cette perspective, l’espace résultant de cette hybridation est un espace enchevêtré, dans lequel les deux composantes, physique et informationnelle, ne sont pas séparables : dans le cyberespace l’information se spatialise et l’espace s’informe. Partant, Veel propose de penser Internet et l’espace numérique comme des espaces à part entière, où « l’orientation et la navigation sont en effet guidées par une expérience fortement physique voire géographique de l’espace. »

Quelles sont les implications de cette spatialisation du numérique ? Quelle forme d’autorité le numérique engendre-t-il ? Quelles sont les représentations de l’espace numérique ?

En effet, aujourd’hui, la question de la gouvernementalité d’Internet représente un des enjeux politiques les plus importants. Au-delà des narrations qui présentent Internet comme un espace de liberté totale et de partage sans limites de la connaissance, plusieurs acteurs se disputent le contrôle, le pouvoir et la domination de cet espace. Le lien entre espace et autorité a été magistralement explicité par Rousseau, lorsqu’il affirme que : « [l]e premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. » Carl Schmitt relie de façon plus nette spatialité et autorité : « [t]out ordre fondamental est un ordre spatial. Parler de la constitution d’un pays ou d’un continent, c’est parler de son ordre fondamental, de son nomos. Or, l’ordre fondamental, le vrai, l’authentique, repose essentiellement sur certaines limites spatiales, il suppose une délimitation, une dimension, une certaine répartition de la terre. L’acte inaugural de toute grande époque est une appropriation territoriale ». Le terme de nomos révèle une polysémie féconde : désignant à l’origine la place réservée au pâturage, il s’est progressivement mis à signifier « partage », « division impliquant une idée d’ordre » et, enfin, « usage », « coutume ayant force de loi » ainsi que la loi elle-même. Dans cette perspective, un enracinement spatial engendre des pratiques qui deviennent ensuite normatives.

Or on peut trouver la même dynamique à l’œuvre dans l’espace numérique : pensons par exemple à Google, entreprise privée de services en ligne, propriétaire notamment du moteur de recherche le plus utilisé au monde. Google n’a pas les traits caractérisant une autorité au sens classique, telle qu’un État ou une université. Cependant, en se greffant sur les possibilités offertes par l’espace numérique, Google a déclenché de nouveaux usages produisant de nouvelles formes d’autorité. Pour reprendre l’idée de Rousseau, Google, ayant enclos un terrain, a dit : « ceci est le web », et il a trouvé des gens assez simples pour le croire. Désormais, dans les pratiques quotidiennes de la plupart des gens, Google est effectivement le web : son algorithme d’indexation, PageRank, est devenu tellement normatif qu’aujourd’hui les sites web sont créés pour s’y adapter de la meilleure façon possible — PageRank est le nomos du web. Dans quel type d’espace Google a-t-il produit son autorité ?

Pour y répondre, il nous faut interroger le sous-entendu de la métaphorisation spatiale la plus convoquée pour penser l’espace numérique, l’imaginaire maritime : « naviguer », « surfing the web », « navigateur », « piraterie informatique » et d’autres expressions nous plongent d’emblée dans un espace numérique construit sur le modèle de la mer. En opposant terre et mer, Schmitt dit que « [l] » ordre continental implique la subdivision en territoires nationaux. Le grand large, lui, est libre : il ne connaît pas d’État, il n’est soumis à aucune souveraineté étatique ou territoriale. Telles sont les données spatiales fondamentales à partir desquelles s’est constitué le droit des gens christiano-européen de ces trois derniers siècles ». Du moment que la mer ne permet pas un traçage durable, comme celui ancré sur la stabilité de la terre, ce n’est qu’à partir des pratiques concrètes et des conventions entre les acteurs impliqués que la structuration de l’espace marin est rendue possible. Sur cette surface mobile, instable et changeante, aucune autorité donnée n’est possible, mais elle doit toujours être négociée et produite. Telle est aussi la situation de l’espace numérique, où les entreprises, voiliers légers, réussissent à établir de véritables autorités plus facilement que les états, vaisseaux trop lourds pour répondre efficacement à la vitesse des changements.

Si tout espace produit ses autorités et ses pouvoirs, de façon symétrique tout pouvoir œuvre pour reconfigurer les espaces sur lesquels il est instancié, et produire ses propres représentations du monde. Produit de la Renaissance tout autant que la perspective picturale — qui était moins question de produire un espace qu’un sujet —, la cartographie moderne, celle de Mercator, représente peut-être la forme visuelle par excellence de l’espace — du moins dans le monde occidental.

Sans vouloir retomber dans le discours à la Baudrillard sur la disparition du réel ou sur la précession des simulacres, je pense que c’est autour de représentation que se joue aujourd’hui la véritable bataille sur la production de l’espace. Google, avec son service de cartographie et localisation Google Maps, est en train de façonner puissamment notre vision de l’espace contemporain. Bruno Latour explique très bien l’enjeu politique lié aux dispositifs de visualisation de l’espace, en opposant les panoptiques aux oligoptiques. Dans sa perspective, Google Maps ferait partie plutôt de la première catégorie, car « la machine informatique, parce qu’elle peut si facilement faire tourner les pixels à toutes les échelles et relier entre elles les informations […], permet de laisser croire qu’il existe entre toutes [l]es prises de vue un passage sans solution de continuité. » On retrouve donc dans les panoptiques, dans lesquels j’insérerais les SIG aussi, le même leurre et la même prétention à la totalité qui a poussé les cartographes de l’empire à produire une carte qui recouvre parfaitement le territoire. Pour le dire avec les mots de Lussault, « Il ne faut pas que les géographes, sortant progressivement de leur fascination pour la carte, tombent dans une autre sidération : celle de l’imagerie numérique des SIG ».

Au-delà du domaine spécifique des études spatiales, je pense que le questionnement sociopolitique au sens large — littératie numérique, pédagogie, propriété des outils, logiciels libres, libre partage des connaissances, respect des données privées, etc. — est au cœur des défis que les humanités numériques devront faire face dans les prochaines années — comme plusieurs intervenantes et intervenants de ce colloque ont montré.

Car à l’époque du numérique, il devient encore plus important de valoriser les points de vue autres, les perspectives différentes et la prolifération des discours excentriques — les oligoptiques qui prônent la multiplicité des expériences et des espaces vécus. Comme Latour et les études spatiales nous rappellent, en fait, « L’illusion du zoom, en géographie comme en sociologie, a ceci en effet de délétère qu’elle rend la vie en ville parfaitement irrespirable. Il n’y a plus de place, puisque tout est occupé par la transition sans raccord et sans solution de continuité entre les différentes échelles qui vont du tout aux parties ou des parties au tout. On a fait du remplissage. On étouffe. Il s’agit là, pour utiliser un mot savant, d’une question de méréologie : le rapport des parties au tout, c’est le privilège de la politique. Ce n’est pas à la géographie ni à la sociologie de le simplifier trop vite, en supposant le problème résolu et la totalité déjà connue, comme si Paris n’était qu’une image, simplement découpée, et qu’il n’y aurait plus qu’à réassembler. Ce rapport des parties au tout, du type puzzle, c’est la négation même de la politique. »

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